Je possède une BD fabuleuse de Mohiss : Baobab n'a pas d'épines ... je vous en recommande chaleureusement la lecture ..« Un petit croquis vaut mieux que cent discours », dit un vieux proverbe... Pas de chance pour moi, je ne sais pas dessiner. Pas de chance non plus pour l'acquéreur de ce Baobab, qui devra traverser cette aride et épineuse brousse de texte pour arriver à l'oasis Mohiss — à moins qu'il ne se rende directement à la case départ. Vous restez avec moi ? Vous l'aurez voulu. Mohiss a illustré naguère, dans ses albums précédents, les vertus du silence. Les personnages de l'ECRITOIRE (1983) étaient muets ; les aventures du « car-brousse » dans TOUT PASSE DIEU MERCI (1987) se déroulaient sans légende (mais non sans fracas). C'est que les dessinateurs, depuis le Grand Ancêtre qui taggait les grottes du côté de Lascaux, savent bien que les images doivent parler d'elles-mêmes. Et celles de Mohiss ne sont pas aphasiques. Mais l'image, escortée de fragments de texte, peut se révéler malicieusement bavarde. Mohiss dans l'ECRI-TOIRE, avait pratiqué en virtuose l'art du contrepoint. Avec la complicité d'un linguiste, D. Gontier, il s'était amusé à mettre en regard affirmations, jugements et autres déclarations péremptoires d'une part, et scènes de la rue de l'autre. Bien entendu, le mariage n'avait rien d'innocent. Quand un vieil auteur vante le soin que les « Sarackoullés » apportent à leur coiffure, Mohiss représente un « coiffeur-trottoir » qui vient de réaliser une tonte totale du crâne de son client. En face de l'expression « multiplicateur de billets >> il s'est « contenté >> de dessiner une scène « anodine », où figure, en décor, une Banque bien connue de la Société Sénégalaise, en Général... « Mohiss soit qui mal y pense ». L'album BAOBAB N'A PAS D'EPINE fonctionne selon le même principe, porté ici à son point d'incandescence. Mohiss a choisi lui-même un échantillon de proverbes, d'usage attesté chez les Lébous du Cap-Vert, qui se retrouvent d'ailleurs sous des formes voisines un peu partout au Sénégal, voire en Afrique. Sur la page de droite, il propose un commentaire graphique de la maxime. Le texte et le dessin entretiennent alors de bien curieux rapports de réciprocité, chacun, à sa manière, faisant jaillir de l'autre des significations inattendues et pétaradantes de drôlerie. Tous ceux qui, des Surréalistes à Pierre Dac, ont eu envie, un jour ou l'autre, de partir une maille avec l'assurance béate des pantoufles de la sagesse (comme dirait le maire de Champignac), s'en sont pris au proverbe. Le proverbe est l'expression parfaite, coulée dans une sentence brève que même les amnésiques congénitaux peuvent se rappeler, d'un monde réglé, prévisible, où tout se passe toujours selon la tradition, les coutumes, les habitudes. Le proverbe est péremptoire, il a toujours raison. Quel homme, doté d'une moitié qui est d'ailleurs, peut-être son double *, disconviendrait que « le regard de l'amour passe par dessus les défauts » (n° 4) ? Quels homme et femme, accablés de progéniture (un seul échantillon suffit), n'approuveraient pas le n° 11 « Si tu veux savoir ce qu'est l'indulgence, aie un enfant » ? Mohiss, qui a sans doute un compte à régler avec l'ordre établi, organise, dans BAOBAB, le détournement et le décalage, détraque les certitudes. Dans ses dessins, les freins du bon sens ont « gâté toudincoup ». Il provoque des naufrages, concocte des déraillements, planifie des accidents, des effondrements : bref, il met en scène les catastrophes du proverbe. Il lui suffit d'accoler à la maxime-qui-a-tout-prévu une situation limite. Que va-t-il advenir des amours de la géante et du nain ? Où s'arrête l'indulgence du père de famille qui a douze enfants ? Mohiss a eu l'idée diabolique d'accoler un proverbe garanti authentique et une « prise de vue » vraisemblable. Il prend la sentence « au mot », cherche à en vérifier l'exactitude dans tous les cas de figure. Comme un savant fou qui expérimenterait la valeur et la force de ses explosifs en faisant sauter son laboratoire... Mais Mohiss ne produit que des éclats de... rire : « A proverbe, proverbe et demi ».
* Et vice versa, pour ne pas s'aliéner les féministes.
L'humour est parfois décapant, lorsqu'il s'agit de tordre le cou à quelque idée générale, vraie autrefois, mais bien moins solide que ne le prétend le mythe. Voyez Mohiss commenter le proverbe n° 26. En ces temps de conjoncture et d'ajustement, c'est moins la conversation qui intéresse les gens... que le repas. Vieux Bâ vient de gagner le Gros Lot. Il n'a jamais eu autant de « copains d'Indos-sine », de cousines câlines, de salueurs amicaux et désargentés. La « proverbiale » sociabilité s'est heurtée à des réalités plus concrètes. Toutefois, Mohiss préfère des formes d'humour plus tendre : il s'agit d'amuser sans cruauté, d'éviter la caricature méchante, le ricanement malsain aux remugles racistes. A qui s'alarmerait de la somme des malheurs qui s'abattent sur Gorgui Ndiaye et y soupçonnerait l'écho de la malédiction des enfants de Cham, on peut répondre qu'au Sénégal, terre d'humour, la victime d'un incident rit parfois plus fort que quiconque de sa mésaventure. D'ailleurs, les catastrophes mohissiennes n'ont jamais fait de mal à personne — sauf aux gens (et parfois aux proverbes) qui se prennent trop au sérieux. Ce dessinateur nostalgique de l'écritoire utilise aussi les ressources du langage : il parle le français-façon comme à Colobane ; il n'a rien contre un bon gros vieux jeu de mots, modèle Almanach Vermot : voir le dessin n° 2, ou le n° 16 (pour lecteurs plus entraînés). Evidemment, son sens du comique repose surtout sur l'art du trait. L'humour visuel de BAOBAB est une réussite plus achevée encore que dans les albums précédents. L'artiste conjuge ici la finition du détail, la précision du trait et le sens du mouvement. Regardez le n° 25, ébouriffée par la tornade : Astou est emportée par le souffle, devient elle-même ventilateur, ses quatre membres écar-telés dessinant dans l'espace les quatre pales du plafonnier des tropiques. Et détail graphique, qui ne gâte rien : la signature de Mohiss, en bas à droite, est toute penchée, bousculée par l'ouragan. On ne compte plus les personnages qui jaillissent hors des cadres ; qui, comme les locomotives et les cars-rapides, font éclater les barrières. Procédé bien connu dans la B.D. moderne ? Peut-être, mais ici, c'est le signe de la vie africaine qui déborde ; c'est l'image même de l'exubérance. Sûreté de vision, richesse fourmillante : on n'en finit pas d'explorer une scène de Mohiss, de découvrir à ce Baobab, qui porte bien son nom, des ramifications multiples. Plus tard dans les thèses de mohissologie, on dira peut-être qu'il se rattache à l'école belge, que ses dessins valent bien de gros traités d'ethnographie, que ses albums serviront de documents au sociologue. Pour l'instant, on peut se contenter — au sens fort : tirer son plaisir — de voir vivre le petit monde de DON MOHISS. Voici les paysans du Baol ou de Casamance, le kajendo et le kandab du récolteur de vin de palme. Voici les marchands, les tabliers et les cantines de Sandaga ; les intrépides chauffeurs de car-brousse, ou de camions de sacs de charbon de bois. Voici surtout les femmes, corvéables à merci, pileuses, lavandières, porteuses d'eau, chargées de marmaille, tenant en équilibre sur la tête tout le poids des petites misères... femmes bagarreuses, vindicatives et néanmoins coquettes (Set Rek !), gracieuses, comme cette « Dormeuse à la bassine » du n° 10**. Voici quelques toubabs égarés, doucettement ridicules avec leurs cuillères à couscous, incapables de distinguer un piment d'un morceau de tomate (que celui à qui cela n'est jamais arrivé lève le doigt). Et puis voici les sages de service, vieux sentenciers qui mâchonnent des proverbes ou s'interrogent gravement, Woody Allen wolofs, sur le sens de la vie et les épines métaphoriques. Et puis voici enfin, ouvrant l'album et le fermant l'ani-mal-mascotte La Chèvre, que les mésaventures des béliers, moutons et autres êtres humains enfants de Panurge, fait franchement rigoler. La chèvre, pas grégaire, pas du genre à respecter les barrières... c'est le totem de Mohiss. Alors, vous avez lu jusqu'au bout ? Bravo ! Vous avez bien gagné le droit d'entrer dans le Royaume d'essieux (de car-brousse) où, au commencement, est le (pro) Verbe.